Fiche du témoin

Eugène Cordonner

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Une palanquée d’une tonne

Pendant trois heures, avançant seulement à peu plus de 4 nœuds, le bateau n’a été qu’un tracteur de filet. Sur une quinzaine de kilomètres, l’énorme gueule du chalut, qui a avalé tout ce qui était à sa portée, a passé au tamis plusieurs milliers de mètres cubes d’océan.

Maintenant, il s’agit de faire le bilan de son appétit et de remonter le lourd train de pêche à la surface. « A virer » ! a crié Marrec depuis la timonerie pour prévenir le mécanicien de quart qui va monter à ses cotés pendant la manœuvre. Puis, il a déclenché la sonnerie qui alerte les hommes du poste d’équipage. « Stop ! » le moteur s’est débrayé. Les 750 chevaux soufflent un peu. Delanoue qui était de quart à la passerelle descend au treuil. Le bosco y est déjà. Aux deux potences… les hommes se mettent en place. Ils ont passé un tablier ciré et chaussé leurs bottes.

Comme toujours, Cordonner et Tonnerre sont à l’avant, Jaffré et Hadjali à l’arrière.

Marrec à la barre « Démasque » le bateau qui tourne lentement sur lui-même pour venir tribord au vent, par le travers de son chalut.

Il est 9 heures du matin. La brise est déjà douce. Le soleil est sur le golfe. La mer, d’un vert profond, est come le bulletin météo l’avait annoncé : assez peu agitée. Le Chantaco tout inondé de lumière danse comme un bouchon sur l’eau. Autour de lui, les mouettes attendent leur petit déjeuner.

« Larguez » ! Un choc contre la coque. A l’aide d’une barre, Jaffré a desserré les mâchoires du « chien » qui bloque les deux funes.

Le verrou de fer est retombé contre le bateau. La main gauche sur l’embrayage, la main droite sur le tendeur de la courroie, le pied gauche sur le frein, le bosco est prêt à lancer les deux tambours du treuil actionné par la machine qui tourne à 350 tours. C’est parti. Les deux funes s’enroulent. Il y a 600 mètres de câbles à remonter. Les filins d’acier, tendus à craquer sortent de l’eau, passent aux potences, arrivent sur le pont, virent aux bolards avant d’atteindre le treuil. Toute la carcasse du Chantaco incliné à tribord, en tremble.

Un étrange squelette

Le filet qui va apparaître bientôt est un monstre dont l’anatomie est étrange : deux bras, quatre ailes, une gueule, un dos, un ventre et un cul.

C’est un squelette assez compliqué dont les jeunes mousses apprennent par cœur tous les morceaux comme une leçon de sciences naturelles.

Il s’agit en fait, d’une poche, d’un entonnoir géant d’une trentaine de mètres de profondeur et d’ouverture. Les techniciens de la pêche ont cherché à améliorer sa forme pour accroître son rendement, mais il a été finalement assez peu modifié. La gueule est maintenue grande ouverte par des flotteurs de verre ou d’aluminium fixés sur la lèvre supérieure ? Un épais bourrelet protège la lèvre inférieure. Sous le cul, c’est un solide tablier de cuir qui est en contact avec le fond. Pour tirer au maximum l’ouverture du filet, deux panneaux de bois cuirassés de fer, pesant une tonne chacun et qui s’écartent en se déplaçant, sont placés à l’extrémité des bras, c’est-à-dire à une centaine de mètres en avant de la poche. Ils raclent les fonds vaseux et rocheux, et malgré leur épaisse carapace, ils ont besoin d’un ressemelage tous les mois. Un train de pêche complet pèse 4 tonnes et vaut entre 30.000 et 40.000 francs.

« Marque ! » crie le bosco, il a repéré le nœud de cuir qui lui indique que les panneaux vont émerger d’ici vingt cinq mètres. Le moteur est ramené à 300 tours. Autour des bollards les funes prennent des virages plus prudents.

Les panneaux, chauffés à blanc par leur glissade, apparaissent. Ils arrivent aux deux potences dans un grand bruit d’eau brassée. Les hommes passent les chaines de pendeurs dans les deux braquant et les attachent à un croc. Les panneaux sont maintenant fixés. Les funes sont démaillés. Le long de la lisse, il faut saisir les biribis puis le filet à pleines mains. La tête hors de la timonerie, Marrec scrute la surface de l’eau. Il cherche des yeux le cul du chalut. Quand il est gonflé de poissons, il remonte très vite. Il saute presque au dessus de l’eau. A ce moment-là, le cœur d’un patron de pêche bat la chamade. La poche, la voilà. Elle vient d’émerger à vingt mètres à bord.

Ça n’a pas l’air d’être un coup pour rien. L’œil bleu de Marrec se plisse un peu. Il doit évaluer le nombre des paniers. Il sourit. En bas, on « paumaille » le chalut. Maître sur le pont, le bosco est au centre de ses matelots. Penchés sur la lisse, ils crochent leurs doigts dans le filet et tirent, rejetant à l’eau les petits poissons pendus aux mailles par leurs ouïes écarlates. La silhouette du chalut se dessine maintenant complètement le long du Chantaco. Une erse est passée pour virer à bord à l’aide du Cartahu du mât de charge.

Une quinzaine de paniers

Ruisselante, la poche est au dessus du pont. Tonnerre se glisse au dessous et tire d’un geste sec le nœud coulissant. Tout le poisson est libéré. C’est une belle palanquée qui s’affale. Une tonne peut être. Les chinchards enlevés, cela fera une quinzaine de paniers de merlus, de merluchons et de dorades. Un épais tapis palpitant et visqueux, aux reflets argentés, gris et bruns, recouvre le pont.

On ne perd pas de temps. Le chalut est remis à l’eau. On fait vite, mais il n’y a pas de faux mouvements dans cette hâte. Un filet ne se balance pas à lamer n’importe comment.

Ordres brefs, gestes sûres. Les bras, les panneaux et 600 mètres de funes que le bosco file avant de bloquer son treuil qui se cabre dans une odeur de roussi. Le tout sans le regard de Marrec qui vérifie que « tout est clair ».

A la poupe, le chien se referme de nouveau sur les deux fines.

Le Chantaco est en pêche. Sur le pont, il faut trier le poisson et l’étriper. Tout le monde est à l’ouvrage entre les madriers du parc à poissons et la coque, les chinchards et tout ce qui ne se vend pas sont repoussés à grande eau jusqu’à une trappe qui leur ouvre le chemin de la mer. C’est presque la moitié de la palanquée qui retourne d’où elle vient.

Les paniers remplis sont alignés les uns à coté des autres.

L’étripage est rapidement fait. Le couteau bien aiguisé ouvre largement le ventre du poisson en remontant vers la tête.

Les tripes roses et mauves, prises entre l’index et la lame, sont arrachées d’un seul coup.

Lavés au jet, les poissons sont prêts pour la cule. Le bosco y descend avec Yannick, le mousse. Préparer la glace dans les compartiments, y placer le poisson, doser les couches successives, exige des soins attentifs. Le poisson qui vient d’être pêché ne sera vendu que dans quinze jours. S’il se conserve mal, il aura perdu beaucoup de sa valeur.

« Dernier panier », annonce Jafré qui manœuvre le palan.

C’est fini. Le bosco et son aide quittent la pénombre glacée pour retrouver le soleil qui chauffe le pont plein d’odeurs fortes. Tout est en place pour recommencer dans un peu plus de deux heures.

Dans le sillage du Chantaco les mouettes se régalent.

 

 

                                                                                      Reportage de Michel Guillet

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