Fiche du témoin

Eugène Cordonner

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« Cap au large » Ce rude métier qu’est la pêche, un reportage de Michel Guillet

Paru dans Sud-Ouest le 18 août 1963 et retranscrit par Eugène Cordonner

 « On va virer, mon gars. Faut pas manquer ça ! » j’ai dû répondre par un grognement, le nez dans le matelas en mousse de ma couchette, l’épaule gauche calée contre la planche antiroulis, les jambes ankylosées, la tête brûlante et un goût amer de médicaments dans la bouche.

Pour quelques jours, je suis le treizième homme du chalutier rochelais Chantaco.

Après vingt-quatre heures de mer, alors que notre bateau n’est qu’à 135 miles du port, par 46°30 nord et 4°20 ouest, je ne suis qu’un marin hors de combat et plutôt malheureux. « Vous avez de la chance, m’avait pourtant dit Jean-Claude Hadjali, le jeune lieutenant de pêche du bateau. En ce moment le golf est un lac. »

C’était sans doute pour me donner du courage.

Jean-Claude avait ajouté :

« Et puis ça arrive à tant de monde d’être malade aux jeunes et aux vieux. Il ya des marins qui sont malades chaque fois qu’ils partent en mer. « Et ça dure toute leur vie… »

Moi j’ai tenu bon pendant quelques heures.

Cap à L’ouest Le Chantaco filait droit sur les lieux de pêche, à douze nœuds.

J’ai longtemps résisté au roulis et au tangage, aux claquements irréguliers des vagues sur l’étrave du chalutier, au spectacle vite insoutenable de l’horizon qui bascule toutes les trois secondes au ballet infernal du bateau, de la mer au ciel.

Quand ma tête tant s’est mise à tourner sans arrêt, comme dans ces manèges idiots des fêtes foraines et quand je me suis vraiment senti sans force, j’ai regagné tant bien que malle poste des mécaniciens, sans la dunette arrière et je me suis hissé dans ma couchette. Pénible épreuve et mauvais sommeil. Mais pour connaître et comprendre la vie des marins, il faut nécessairement en passer par là.

De Douarnenez à Saint Jean-de-Luz par Audierne, Concarneau, Etel, Lorient, La Rochelle et Arcachon, j’ai rencontré ces temps derniers, un grand nombre de pêcheurs.

Sur leurs bateaux, le long des quais, dans les cafés des ports dans les bureaux de l’administration maritime, chez eux j’ai cherché à savoir comment on peut tracer leur portrait, raconter leur existence, rapporter ce qu’ils pensent de leur métier et comment ils envisagent l’avenir.

Ce n’est pas tellement facile, qu’ils soient Basques ou Bretons, les marins ne sont pas particulièrement bavards. Se posant personnellement assez peu de questions, ils rejugent à répondre à celles des autres.

J’ai donc, voulu partager leur intimité pour essayer d’en savoir davantage et à bord du Chantaco entre deux nausées, je n’ai pas mis longtemps à comprendre pourquoi un marin et un terrien ne se ressemblent pas. Avant tout, un marin est un homme qui vit et travaille en mer trois cents jours.

C’est tellement évident qu’on n’y pense probablement pas assez.

Le tour du navire avec le Bosco :

Le Chantaco, de l’armement Auger, est l’un des meilleurs chalutiers de La Rochelle. Construit l’an dernier à Saint Malo, il a la ligne racée d’un bateau de pêche de haute mer. Coque grise, passerelle blanche, cheminée jaune, c’est un chalutier en fer de 35 mètres de long, et de 7 mètres 60 de large.

Quand on embarque sur un bateau en sachant en tout et pour tout que bâbord est à gauche et tribord à droite, il vous reste, évidemment beaucoup à apprendre.

La visite du Chantaco est donc pour le marin néophyte un indispensable cours d’initiation à la vie maritime.

Avec Théo, le Bosco, j’ai fait le tour du navire. Du gaillard d’avant où est entreposé le matériel de pêche jusqu’à la dunette arrière, j’ai arpenté le pont et les deux coursives qui longent le roof.

Le sous-sol est, en partie, occupé par les 155 mètres cubes de la cale à poisson, qui est réfrigérée. Une température de zéro degré est constamment maintenue. Ce système permet d’économiser la glace en paillettes dans laquelle le poisson, pêché pendant deux semaines, se converse.

Le bateau n’en emporte pas moins une dizaine de tonnes. De la cale jusqu’à l’arrière, le compartiment du moteur est vaste. C’est une écurie modèle pour 750 chevaux. Trois mécaniciens se relaient 24 heures sur 24. Devant une trentaine de thermomètres et de manomètres de voyants multicolores et de cachant divers qui assurent le contrôle permanent du moteur principal, du groupe électrogène, et des compresseurs frigorifiques.

L’hélice commandée par le réducteur est à pas variable. Ce qui permet de manœuvrer le lourd navire comme un canot à deux places.

Dans les ballasts : 50.000 litres de gasoil. Le moteur, qui ne s’arrêtera pas pendant 360 heures, n’en consommera que la moitié et 200 litres d’huile.

Cette soute est la réserve d’eau potable. Il y en a 12.000 litres.

 

Aménagements confortables et un repas de viande par jour :

Remontons sur le pont et pénétrons à l’intérieur du roof pour visiter la cuisine et le carré. Banquette de moleskine, sol en mosaïque, parfais de laque crème, placards et tables recouverts de formica bleu, deux éviers, cuisinière à gaz à quatre feux, eau chaude à volonté, et appareil aspirateur de buée. C’est une cuisine pour l’exposition des arts ménagers. Mais nous sommes à bord d’un bateau et les tringles à roulis qui bloquent les assiettes sur les tables et le casier pour les bouteilles et les verres sont là pour nous le rappeler. Après y avoir été longtemps espéré, le confort s’est, enfin installé sur les chalutiers modernes. Il atténue la fatigue des marins. Il donne au cadre de leur vie quotidienne un aspect qui n’a pas toujours été le sien.

Les deux postes d’équipage, celui des mécaniciens et celui des matelots, ont été aussi conçus dans cet esprit. Couchettes superposées en bois vernis comme les armoiries individuelles, sol carrelé, système d’aération et radiateurs de chauffage central. A bâbord, le second et le chef mécanicien ont leur cabine personnelle.

Dans le local sanitaire, les WC, trois lavabos, une douche et, à côté des glaces, la prise de courant pour le rasoir électrique. Toujours à l’arrière la penderie garnie des cirés jaunes de mauvais temps et des cuissardes et la cambuse avec une partie des vivre. Les denrées périssables sont au frais dans la cale.

Pour la marée de quinze jours, le cuistot a acheté pour 1 .250 francs de vivres : épicerie, conserves, légumes, charcuterie, volailles, gigots, rôtis, biftecks, une centaine de pains de deux livres et des gâteaux. Chaque marin apporte dans son panier d’osier sa cave et son beurre. Il a également droit à un paquet de cigarettes non taxé par la douane par jour de mer.

« On mange bien et on fume pas mal. Mais il faut ça au large » dit Théo.

Jadis, les marins qui mangeaient du lard fumé qu’une fois par semaine ; mangeaient du poisson à tous les repas. Aujourd’hui, ils ont au moins un plat de viande par jour et les menus sont composés avec soin.

Les bons cuistots, ceux qui rechignent pas à faire de la pâtisserie et qui vous réunissent une sauce comme un cordon bleu, sont aussi recherchés que les meilleurs patrons.

Autre signe des temps, on boit moins, et l’eau minérale et le jus de fruit ont remplacé les caisses de vins.

L’apéritif, quelques fois. Pour fêter un beau coup de chalut ou pour le plaisir de trinquer par temps de cafard.

Quittons le port pour la passerelle et la timonerie, c’est-à-dire pour le poste de commandement du navire. La barre hydraulique que l’on peut manœuvrer du bout des doigts est au centre de la pièce largement éclairée par une ouverture panoramique sur le large. Les commandes de la machine tiennent peu de place deux leviers, un pupitre lumineux.

Devant les yeux de l’homme de barre, le compas.pas un siège sur le sol à carreaux blanc et noir. Derrière une vitre, les deux sondeurs. Dans la petite salle de navigation, les cartes, le decca, le gonion, le poste radio.

Donnant sur la timonerie, la cabine du patron : un lit, une banquette, une armoire sur la penoi aux reflets d’acajou un crucifix. Dans une pièce contiguë la cabine, une installation sanitaire complète. Le « Chantaco », en 1962 a coûté 120 millions. En une année d’exploitation, la valeur du poisson qu’il a pêché dépasse 80 millions.

Douze hommes, une famille :

Les hommes, ils sont douze.

La plupart originaires de l’île de Groix, au large de Lorient. Les bretons d’un même pays aiment naviguer ensemble. Avant d’embarquer sur le Chantaco, ils ont travaillé sur un bateau du même armement. Ils forment mieux qu’une bonne équipe, une famille.

Le patron : Jean Marrec, 45 ans, trois enfants. Plutôt petit, le cheveu assez rare, le regard clair. Mousse à 11 ans sur les voiliers, patron depuis 1942. Sa femme tient l’été un hôtel à Groix.

Deux frères qui commandent deux autres chalutiers de La Rochelle et un beau frère patron d’un troisième.

Le second, autrement dit le Bosco : Théo Calloch, 44 ans, trois enfants. La tête de Popeye avec des joues creuses remplies par la barbe après quelques jours de mer. Navigue depuis l’âge de 8 ans. C’est un beau frère du patron.

Le chef mécanicien : Rémi Caménen, 35 ans, deux enfants. Ancien champion régional d’athlétisme. Grand et sympathique. Electricien avant de s’intéresser aux moteurs de chalutiers.

Le second mécanicien : Charles Pessel, 32 ans, un enfant né dans le Morbihan, ce que dément une bonhomie toute méridionale. C’est un ancien garagiste. Quelques années dans la « Royale » avant la pêche.

Un mécanicien : André Thomas, 30 ans, deux enfants. Mère bretonne et père ivoirien. Le boute-en-train de l’équipage. Il a été homme grenouille dans la marine nationale.

Le lieutenant de pêche : Jean-Claude Hadjali, 19 ans. Son père, qui est décédé, était maçon. Jean-Claude sera patron de pêche après son service militaire. Il navigue parce que ses camarades d’école étaient des fils de marins.

Le cuisinier : Jean-Louis Morice, 51 ans, trois enfants. Il navigue depuis 37 ans. Il s’est mis à la cuisine quand l’âge l’a éloigné du pont. Il oubli de saler la soupe quand il broie du noir.

Quatre matelots authentiquement bâtons : André Tonnerre, 19 ans, frère d’un patron de pêche rochelais et futur patron de pêche lui aussi. Henri Jaffré, 38 ans, quatre en fonts. Eugène Cordonner, 24 ans George Delanaue, 29 ans, deux enfants.

Le mousse : Yannick Brunet, 16 ans. Il est sort premier de l’école d’apprentissage maritime de pêche de la rochelle en 1962. Ses parents sont cultivateurs à Lonzac près de Cognac. C’est un fils de paysan qui fera carrière dans la pêche. Il a neuf frères et sœurs.

Tels sont les douze marins du Chantaco. Je les ai vus les uns après les autres en montant à bord. J’ai assisté aux adieux des épouses venues en voiture à 5 heures du matin sur le quai du bassin intérieur.

D’un œil intéressé, j’avais consulté le bulletin de la météo au bureau du port : courant faiblement perturbé de nord ouest sur le Golfe; mer peu agitée ; vent NNW-WNE de 5 à 15 nœuds ; tendance générale stationnaire. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter exagérément. A bords, mes compagnons de marée avaient rapidement lassé le costume de ville pour le bleu et les pantoufles dans les sabots.

La sortie du bassin s’était effectuée comme une opération trop souvent répétée pour être manquée : synchronisme parfait des gestes précis des hommes. Le Chantaco était ainsi parti vers la pêche dans un petit matin brumeux assez triste. A la timonerie, Marrec et Caménen étaient plutôt moroses.

« Quais, c’est chaque fois pareil. Sur les trois jours à terre, il n’y a que le second qui soit vraiment bon. Après une marée de quinze jours, il faut 24 heures pour récupérer. Le deuxième jour, ça va. Mais le troisième, il faut penser à repartir, ça rend nerveux. On a tous le cafard. Descendez, vous les trouverez sur les couchettes. Ils essaient de dormir pour oublier. »

                                                  Reportage de Michel GUILLET

 

 

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